Le rôle des élus au sein des collectivités territoriales ne se mesure plus uniquement à leur présence aux sessions et aux réunions, ni à leur participation aux budgétaires et aux votes des délibérations. Il s’apprécie désormais à leur capacité à comprendre les attentes des citoyens, à défendre les enjeux du territoire qu’ils représentent et à contribuer à la transformation des compétences légales et institutionnelles en projets de développement concrets, ayant un impact direct sur la vie quotidienne des populations.
Dans cette perspective, réfléchir aux véritables missions de l’élu suppose de dépasser la conception traditionnelle qui réduit son rôle à la gestion administrative ou à l’exercice du vote au sein des institutions élues. Il convient plutôt d’adopter une vision plus large, faisant de l’élu un acteur du développement territorial, un intermédiaire entre le citoyen et l’institution, ainsi qu’un partenaire dans la formulation des solutions, le suivi de la mise en œuvre des politiques publiques et l’évaluation de leurs effets.
Le Conseil de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma constitue un cadre particulièrement pertinent pour mener cette réflexion, compte tenu de l’étendue géographique de la région, de la diversité de ses espaces urbains, ruraux, côtiers et montagneux, ainsi que des disparités territoriales et sociales qui imposent des approches de développement adaptées aux spécificités de chaque province et préfecture, tout en garantissant une répartition plus équilibrée des opportunités et des investissements.
L’élu n’est pas simplement une voix dans une salle de réunion
La première responsabilité de l’élu consiste à assurer une véritable représentation des citoyens. Cette représentation ne saurait se limiter au moment du scrutin : elle doit se poursuivre tout au long du mandat, à travers un dialogue régulier avec les habitants, l’écoute de leurs préoccupations, la transmission de leurs revendications à l’institution élue et l’inscription des questions prioritaires dans ses programmes et ses plans d’action.
L’élu qui se contente d’assister aux sessions et de voter les délibérations, sans faire des préoccupations des citoyens le point de départ de son action politique et de gestion, demeure éloigné de l’essence même de la mission pour laquelle il a été élu.
À l’inverse, une représentation effective exige de prendre des initiatives, de poser les bonnes questions, de formuler des propositions et de défendre les projets répondant aux besoins réels du territoire représenté.
Dans ce contexte, il importe de distinguer la responsabilité politique de l’élu de la responsabilité administrative des services chargés de l’exécution. L’élu doit contribuer à la définition des priorités, participer à l’élaboration des choix de développement et exercer ses missions de contrôle et de suivi dans les limites de ses compétences. La mise en œuvre des décisions nécessite, quant à elle, une coordination institutionnelle ainsi qu’une gestion administrative et technique efficace.
Le Conseil régional : une institution de planification et de coordination, et non un simple espace de délibération
Le cadre juridique confère aux régions des compétences et des missions de développement qui appellent leurs conseils à contribuer à la planification stratégique, à l’élaboration des programmes régionaux, au renforcement du développement économique et social et à la convergence des projets et des interventions publiques, conformément aux compétences qui leur sont légalement attribuées.
Pour le Conseil de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, cette responsabilité revêt une importance particulière au regard du potentiel économique et humain de la région, mais aussi des défis liés au renforcement de l’attractivité des investissements, au développement des infrastructures, à l’amélioration des liaisons entre les centres urbains et les zones rurales, au soutien des activités productives et à la création de conditions plus favorables à l’emploi.
Dans ce contexte, le rôle de l’élu ne consiste pas uniquement à réclamer des projets. Il lui appartient également de contribuer à la définition de leurs priorités, d’en apprécier les effets attendus et de défendre une répartition fondée sur les besoins réels et la justice territoriale, tout en tenant compte des ressources financières disponibles et des exigences de coordination avec les départements ministériels, les établissements publics et les autres collectivités territoriales.
L’efficacité de l’action régionale ne se mesure donc ni au nombre de conventions signées ni au nombre de projets annoncés, mais à la capacité de l’institution à garantir la cohérence de ses interventions, à préciser les responsabilités et les échéances, à suivre l’exécution et à évaluer les résultats.
De même, la réussite d’un projet ne se résume pas à la construction d’un équipement ou au lancement d’un programme. Elle se mesure à sa capacité à répondre à un besoin réel, à assurer la continuité des services et à garantir une répartition équitable des bénéfices au profit des citoyens.
La justice territoriale : le véritable critère de l’action régionale
Les spécificités géographiques de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma posent un défi majeur : assurer un équilibre entre des territoires qui diffèrent par leur densité démographique, leur niveau d’équipement, leurs infrastructures économiques et leur accès aux services essentiels.
Entre les grandes villes, les centres émergents, les zones montagneuses et les villages éloignés, les besoins et les priorités varient considérablement. Cette réalité impose de faire de la justice territoriale un principe directeur des choix de développement, plutôt que de privilégier les territoires les plus visibles ou ceux où les projets sont les plus faciles à réaliser.
Il incombe à l’élu régional de défendre l’intégration des zones les moins favorisées dans la vision de développement de la région et de contribuer à mettre en évidence leurs besoins en matière de routes et de pistes, de transport, d’accès à l’eau, de services de santé et d’éducation, ainsi que d’équipements de base, dans le respect des compétences des institutions concernées.
Il lui revient également de plaider en faveur de projets offrant aux habitants de véritables perspectives économiques et sociales au sein de leurs territoires, afin que la migration vers les villes ne devienne pas une option imposée par le manque d’opportunités et l’insuffisance des services.
La justice territoriale ne signifie pas une répartition arithmétiquement égale des crédits entre les provinces. Elle suppose une distribution équitable, fondée sur l’ampleur des besoins, le niveau des déficits et la capacité à produire un impact durable sur le développement. Une telle approche exige des critères transparents pour hiérarchiser les priorités, ainsi qu’un accès des citoyens et des acteurs locaux aux informations relatives aux projets et aux programmes.
Le développement ne se résume pas à des chiffres budgétaires : il doit améliorer la vie des citoyens
L’une des missions essentielles de l’élu consiste à faire du budget et des programmes de développement des instruments permettant d’obtenir des résultats mesurables, et non de simples documents financiers et administratifs soumis à approbation dans les délais légaux.
Les citoyens n’évaluent pas la performance d’une institution au nombre de réunions qu’elle organise, mais aux améliorations concrètes qu’ils constatent dans les services, les infrastructures, les possibilités d’emploi, le soutien aux initiatives économiques et l’accès aux équipements et aux services publics.
Dans cette perspective, le débat sur les programmes régionaux doit être associé à des questions pratiques : à quels besoins le projet répond-il ? Quels sont les bénéficiaires concernés ? Quels sont les délais prévus pour sa réalisation ? Quelles sont les entités responsables de sa mise en œuvre ? Et comment son impact pourra-t-il être mesuré après sa mise en service ?
Poser ces questions ne revient pas à remettre en cause l’action institutionnelle. Il s’agit plutôt de l’améliorer, de promouvoir une culture du résultat et de la responsabilité, et de renforcer la confiance des citoyens dans les institutions élues.
L’évaluation des projets après leur réalisation permet également de tirer les enseignements nécessaires et de corriger les dysfonctionnements, au lieu de se limiter à dresser un bilan des réalisations sans examiner leur adéquation avec les objectifs annoncés.
La défense des intérêts territoriaux et la coordination : deux responsabilités aussi importantes que la prise de décision
Le Conseil régional ne fonctionne pas de manière isolée. De même, nombre de questions qui préoccupent les citoyens dépassent les compétences directes de la région.
L’élu régional doit donc maîtriser les limites des prérogatives de son institution, tout en tirant parti de son mandat représentatif pour favoriser la coordination et défendre les dossiers auprès des départements ministériels et des institutions compétentes.
Ce rôle revêt une importance particulière dans la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, où les dossiers relatifs au transport, à l’emploi, à l’investissement, à la formation, aux infrastructures et à la valorisation des atouts touristiques et économiques nécessitent une coordination permanente entre les différents intervenants.
Toutefois, une action de plaidoyer efficace ne saurait se limiter à des déclarations ou à des revendications générales. Elle doit s’appuyer sur des données précises, des propositions réalisables et un suivi des différentes étapes de traitement des dossiers. Elle suppose également d’informer les citoyens des avancées réalisées, des actions encore en cours et des raisons des éventuels retards.
La force de l’élu ne se mesure donc pas uniquement à sa capacité à soulever les problèmes, mais aussi à son aptitude à construire les compromis nécessaires, à faciliter la coordination institutionnelle et à transformer les revendications en initiatives concrètes, dans le respect du cadre légal et institutionnel.
Les jeunes, les femmes et la société civile : des partenaires dans la construction de la décision publique
Le renouvellement de la pratique élective ne repose pas uniquement sur le renouvellement des personnes au sein des institutions. Il suppose également d’élargir la participation à la définition des priorités de développement, en associant les jeunes, les femmes, les acteurs de la société civile et les opérateurs économiques au débat public sur l’avenir de la région.
Les décisions élaborées sans tenir suffisamment compte des besoins des populations concernées risquent de perdre une partie de leur efficacité. À l’inverse, l’écoute des expériences locales et la prise en considération des connaissances des acteurs de terrain permettent de mieux cerner les problèmes et de proposer des solutions plus adaptées à la réalité.
Dans cette perspective, les élus peuvent développer des mécanismes de communication et de concertation, organiser des rencontres thématiques consacrées à l’emploi, à la formation, au transport, à l’environnement et au développement rural, et offrir aux jeunes des espaces pour présenter leurs initiatives. L’enjeu est de dépasser une participation purement formelle pour permettre une contribution effective à la définition des priorités et au suivi de leur mise en œuvre.
Par ailleurs, le renforcement de la présence des femmes dans la gestion des affaires territoriales doit s’accompagner d’une reconnaissance de leur rôle dans la formulation des politiques et la participation à la prise de décision, afin de mobiliser l’ensemble des compétences et des expériences disponibles au sein de l’institution élue.
La transparence et la reddition des comptes : les fondements de la confiance entre l’élu et le citoyen
Il est impossible d’aborder les véritables missions de l’élu sans souligner sa responsabilité en matière de communication sur le bilan de son action, d’explication des décisions prises et de présentation des informations relatives aux projets et aux budgets, dans les limites prévues par la législation en vigueur.
La reddition des comptes ne constitue pas une contrainte imposée à l’élu. Elle fait partie intégrante de sa mission représentative. Le citoyen est en droit de connaître les réalisations accomplies durant le mandat, les projets encore en cours, les difficultés ayant empêché le respect de certains engagements et les mesures adoptées pour remédier aux dysfonctionnements.
Cette responsabilité implique de distinguer la communication institutionnelle, qui présente les données et les résultats, d’une communication limitée à la mise en valeur des activités, des photographies et des réunions. La première favorise la compréhension et la confiance, tandis que la seconde ne suffit pas, à elle seule, à permettre aux citoyens d’évaluer le travail accompli.
La présentation du bilan doit également reposer sur des données vérifiables et laisser place au débat ainsi qu’à la critique constructive. L’institution élue n’appartient pas à ses membres : elle constitue un espace public au sein duquel les responsabilités sont exercées au nom des citoyens et à leur service.
Vers une pratique élective plaçant le citoyen au cœur du développement
Redonner toute leur portée aux véritables missions des élus communaux et régionaux suppose de dépasser les conceptions qui réduisent l’action élective à la présence institutionnelle ou à la compétition politique, pour privilégier une pratique fondée sur la proximité, l’initiative, la planification, la défense des intérêts territoriaux, la coordination, le suivi et la reddition des comptes.
Pour le Conseil de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, l’enjeu consiste à faire des compétences, des programmes et des ressources disponibles de véritables leviers au service d’un développement équilibré, capable de valoriser les atouts de la région, de répondre aux besoins de ses différentes provinces et préfectures et de donner aux citoyens des raisons concrètes de croire en l’utilité des institutions élues.
L’élu n’est pas simplement un représentant qui vote au sein d’un conseil, ni un intermédiaire qui se contente de transmettre des revendications. Il est un acteur responsable de la formulation des choix de développement, de la défense des priorités, du suivi de l’exécution dans les limites de ses compétences, de la communication sur les résultats et de la responsabilité politique liée à ses positions et à ses décisions.
En définitive, la réussite de l’expérience régionale ne se mesurera pas au nombre de sessions organisées ou de conventions signées, mais à la capacité de l’action institutionnelle à réduire les disparités territoriales, à améliorer la qualité des services, à élargir les opportunités économiques et sociales et à renforcer la participation des citoyens à la prise de décision.
Tel est le sens concret du mandat électif. Telle est également la responsabilité qui doit faire de l’élu un acteur du développement, de l’institution élue un espace de production de solutions et de réponse aux attentes, et du citoyen la finalité première de toutes les politiques et initiatives publiques.
Amina Rouchati
Membre du Conseil de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma et vice-présidente de la commission des finances du Conseil régional.


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